Pourquoi Rodrigue est (forcément) Balance (mais avec un Mars en Bélier)

Percé jusques au fond du cœur

D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d’une juste querelle,

Et malheureux objet d’une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.

« Stances de Rodrigue », Le Cid, Corneille, acte I, scène 6

Quoi de plus Balance que ce monologue de Rodrigue, héros du Cid, de Corneille, 1637 ? Car le dilemme cornélien, c’est celui de la Balance.

Petit rappel des faits : Rodrigue, jeune homme plein d’allant, est amoureux de Chimène, jeune fille romantique. Les deux sont affligés de papas très présents (et de mamans très mortes). Alors qu’ils sont sur le point de se fiancer et de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants, le père de Rodrigue rafle sous le nez du Comte, père de Chimène, le poste de gouverneur du Prince que les deux convoitaient. Vexé comme un pou, le Comte se révèle très mauvais perdant, accusant don Diègue de lui avoir ravi « un rang qui n’était dû qu’à [lui] ». La querelle s’envenime et on finit par en venir aux mains. Enfin, plus précisément à la main du Comte dans la figure de Don Diègue. Et là…

« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?« 

Monologue de Don Diègue, Acte I, scène 4

Don Diègue ne s’en remet pas et demande à son fiston de le venger. Ce dernier, Rodrigue, qui doit avoir un Mars en Bélier, prompt à l’emballement (et peu prompt à la réflexion…), dit oui, oui, oui bien sûr ! Parce qu’il a du « coeur », et que « tout autre que [son père] l’éprouverait sur l’heure »… Sauf que, typique du Mars en Bélier, il agit avant de penser : l’impulsion le pousse à aller de l’avant, sans même savoir pourquoi il y va. Et là, il se retrouve piégé. Et face à un dilemme :

« Il faut venger un père, et perdre une maitresse.[…]

Des deux côtés mon mal est infini. »

Stances de Rodrigue, Ib.

Et c’est là qu’entre en scène le Soleil en Balance. Le Soleil, rappelez-vous, c’est votre énergie, votre manière de vous affirmer, votre MOI profond. Et le MOI Balance aime plus que tout l’équité, l’équilibre, l’harmonie. On le perçoit bien à travers les balancements de sa réflexion :

« L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme […]

L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.« 

Stances de Rodrigue, Ib.

L’un, l’autre, ou, ou… L’alternative est partout. Et c’est tout le dilemme de la Balance. Surtout qu’elle se caractérise généralement par la douceur de son comportement (quand Mars sait se faire oublier…), une agressivité qu’elle tente de canaliser, beaucoup de tolérance et un vrai sens de l’adaptation. C’est pourquoi il ne va pas falloir moins de soixante vers à Rodrigue pour choisir.

Parce que la Balance, c’est ça aussi : un refus de prendre position, une difficulté à se décider, des attitudes ambiguës, voire de la passivité. On préfère laisser faire, on ne sait jamais, et puis c’est compliqué…

« Père, maîtresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie « 

Stances de Rodrigue, Ib.

Oui, c’est difficile. Et la Balance n’aime pas quand c’est difficile, quand cela dérange la belle harmonie. Ajoutons également une peur de la solitude et du rejet par l’autre. La Balance a besoin de l’autre et des autres. Donc si on pouvait prendre la décision à sa place, ça serait pas mal, espère-t-elle toujours.

Ici c’est le devoir qui va être le prétexte de Rodrigue pour passer à l’action :

« Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,

Puisqu’après tout il faut perdre Chimène »

Stances de Rodrigue, Ib.

Il y va, donc, mais ce n’est pas vraiment lui qui a décidé d’y aller, c’est le devoir, la soumission respectueuse au père, à l’ordre. Rodrigue ne veut pas déranger l’ordre du monde, c’est très Balance, cela aussi.

« Que je meure au combat, ou meure de tristesse,

Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu« 

Stances de Rodrigue, Ib.

Ordre rétabli, tout est bien. Avec de surcroît la satisfaction d’avoir servi l’intérêt général, en s’oubliant. Ou plus exactement en se faisant passer après.

« Et tout honteux d’avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine »

Stances de Rodrigue, Ib.

« Tout honteux d’avoir tant balancé » ! Vous voyez bien, ce n’est pas moi, c’est lui qui le dit ! Rodrigue est bien une vraie Balance. Et quant à Chimène… eh bien, ce sera pour une prochaine fois !

Si la pièce de théâtre n’est qu’un lointain souvenir pour vous, je vous ravive la mémoire avec cette courte vidéo qui la résume :

Et pour la mise en voix, n’hésitez pas à aller revoir l’interprétation de ces stances, telles que la propose Francis Huster, dans la mise en scène de 1985, au Théâtre du Rond-Point :

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